Newjack - Dans la peau d'un gardien de prison, Ted Conover
Comme "Au fil du Rail", un reportage en immersion, où l'auteur faute de pouvoir effectuer un reportage sur les prisons américaines se fait embaucher comme gardien de prison à Sing Sing.
Il restera 1 an, l'ouvrage décrivant la formation et les différentes missions qu'il effectuera dans la prison avec forces détails (peut-être un peu trop) et une remise en contexte bienvenue du milieu carcéral US. Le récit date de 99-2000, 2 postfaces 2001 et 2011 l'actualisent un peu, mais on devine qu'il y a eu peu de changements depuis. Le résultat est assez différent de ce que rend le cinéma (par ex sur les parloirs ou le fait que les surveillants n'ont pas d'arme lorsqu'ils sont en service - mais ils peuvent en porter en dehors de murs pour se protéger) mais il y a toujours violence, problèmes psychiatriques, sur-représentation des minorités. Les lois antidrogues remplissent les prisons, alors le taux de violence est (était ?) plutôt en baisse, pour un résultat nul.
Highlights
Les détenus attendaient que leur peine arrive à son terme, et les surveillants attendaient la retraite. Pour Kingsley, c’était “perpète à quarante heures par semaine”.
le genre de parloir que les films et la télévision faisaient passer pour la norme, avec des cloisons, des vitres et des combinés téléphoniques, et deux personnes souffrant de l’impossibilité de se toucher. La réalité, du moins à Sing Sing, était différente. Détenus et visiteurs n’étaient séparés que si l’un d’entre eux en faisait la demande. La semaine précédente
aucune limite quant au nombre de visites que pouvait recevoir un détenu, même s’il était en confinement ou au mitard. Tant qu’un visiteur venait, il pouvait être hors de sa cellule de 8 h 30 environ à 14 h 45, du lundi au vendredi (et un week-end sur deux),
Une d’entre elles avait pour titre COMMENT NEUTRALISER UN HÉLICOPTÈRE. Vous deviez d’abord viser le rotor arrière, y était-il écrit. Ce n’était qu’après ça, à cause du haut risque d’explosion, que vous deviez tirer dans le capot du moteur. Troisième étape, après des salves d’avertissement, vous pouviez “tirer pour neutraliser tout détenu en approche”. Mais seulement si l’hélicoptère en flammes ne nous avait pas encore tous balayés, supposai-je.
contrairement à une idée répandue, je travaille sans arme.
En Angleterre, encore en 1780, il existe plus de deux cents infractions passibles de la peine capitale – entre autres, “voler un bien d’une valeur de cinq shillings, abattre un arbre dans une forêt privée, voler un terrier de lapins, vivre un mois avec des Gitans ou faire les poches de quelqu’un4”. La pendaison est monnaie courante.
de la fin du XVIIIe siècle au milieu du XIXe siècle, écrit Michel Foucault, voit “la disparition du supplice comme spectacle public” et la suppression progressive des châtiments corporels. La société s’en prend de moins en moins au corps du criminel ; c’est désormais son esprit qu’elle cherche à punir.
Les quakers ont pour objectif la prévention de futures nuisances vis-à-vis de la société, la dissuasion et, au début du XIXe siècle, l’encouragement des prisonniers à pratiquer la pénitence, qui pourra conduire à leur régénération. C’est la naissance d’une innovation américaine : le pénitencier. La prison de Walnut Street à Philadelphie puis, plus tard, l’imposant pénitencier d’Eastern State – première institution à porter ce nom – sont conçus comme des lieux où les prisonniers passeront leur temps entièrement seuls, avec des projets de travail en cellule la journée et une bible pour toute compagnie. Le dispositif est connu sous le nom de “système de Pennsylvanie” ou “système séparé" [...] pour en faire quelque chose d’unique aux États-Unis à l’époque : les détenus seront maintenus en cellule individuelle la nuit mais autorisés à travailler ensemble dans les ateliers de la prison pendant la journée. Ce qui va être connu sous le nom de “système d’Auburn”, rapporte plus d’argent aux coffres publics que celui de Pennsylvanie (qui ne permet que des projets individuels en cellule) et il conduit moins de détenus à la folie. Il devient bientôt le modèle dominant dans les prisons américaines.
Alexis de Tocqueville est resté célèbre pour son ouvrage phare De la démocratie en Amérique, la raison originelle de son voyage est moins connue. Avec son ami Gustave de Beaumont, le jeune aristocrate est dépêché par les autorités françaises en 1831 avec la mission spécifique d’examiner les prisons américaines, que la rumeur dit innovantes. Après leur arrivée à New York, la “prison d’État de Mount Pleasant”, officieusement connue sous le nom de Sing Sing, est leur première étape.
Tocqueville et Beaumont sont atterrés de voir que “tandis que la société des États-Unis donne l’exemple de la société la plus étendue, les prisons du même pays offrent le spectacle du plus complet despotisme”.
Depuis ses débuts, Sing Sing est conçue comme une entreprise
Le système des entrepreneurs est aboli en 1884, en partie en raison de ces abus permanents, mais aussi à cause de l’opposition des syndicats. Les biens manufacturés en prison présentent un avantage déloyal en termes de coût de production. (L’'État va continuer à utiliser la main-d’œuvre carcérale, mais en la restreignant aux produits dont il peut lui-même faire usage – une pratique qui se poursuit de nos jours, avec la production de plaques d’immatriculation, de sacs-poubelle, de mobilier de bureau, de panneaux autoroutiers et de documents imprimés.)
Le surveillant était retraité, m’expliqua le père Hayes, mais sa retraite était troublée par la pensée de ce qu’il restait du travail de toute une vie. “Mon père, lui avait-il dit. J’ai passé trente-trois ans de ma vie à priver des hommes de leur liberté.”
Des administrateurs professionnels sont alors amenés à remplacer les anciens directeurs nommés sur décision politique. Si ce changement est attendu depuis longtemps, l’avènement d’une administration bureaucratique semble reléguer de manière définitive au passé les tendances visionnaires d’un Osborne ou les aspirations humaines d’un Lawes. Ces mêmes qualités d’imagination dont les institutions semblent plus que jamais avoir besoin deviennent moins disponibles qu’elles ne l’ont jamais été.
une batterie de lois antidrogue extrêmement répressives. Un des effets de ces lois est une augmentation de la population carcérale, sur les vingt-cinq ans qui viennent, de 560 %. Cette croissance explosive entraîne la construction de cinquante nouvelles prisons et la transformation du DOCS en deuxième employeur de l’État de New York après Verizon
Pendant la Seconde Guerre mondiale, les collectes de sang organisées parmi les détenus furent une franche réussite – cinq cent vingt-trois litres de sang furent donnés en 1943. Tous ces éléments semblaient indiquer que les détenus, quoique isolés en prison, se considéraient tout de même comme des membres de la société. Il y a encore vingt ans, comme me l’ont confié d’anciens surveillants, il était exceptionnel de trouver plus de dix détenus confinés au bloc B. Aujourd’hui, le nombre approche davantage de la centaine, et le mitard est rempli en permanence.
l est quasiment incontestable que l’attitude des prisonniers par rapport à leur condamnation a empiré. Peu d’entre eux semblent trouver équitable l’abandon de leur temps et de leur liberté pour s’acquitter de leur crime et beaucoup, sinon tous, continuent de clamer leur innocence. Et la question raciale est entrée dans l’équation, du côté
les condamnés noirs, plutôt que de se voir comme des criminels ou les responsables de méfaits, se considèrent comme des prisonniers de guerre, des victimes d’un système social prédateur si odieux qu’il compense leurs propres malfaisances : dans la jungle il n’y a pas de bien et de mal.
Plutôt que d’avoir une dette à payer envers la société, les prisonniers noirs ont l’impression qu’ils sont persécutés, que leur emprisonnement n’est qu’une nouvelle forme de l’oppression qu’ils ont connue toute leur vie. Les détenus noirs ont le sentiment d’être dépossédés, que c’est la “société” qui leur doit quelque chose, qui a une dette envers eux.
La relation fondamentale au sein d’une prison est celle entre un gardien et un détenu. Tout progrès véritable dans le fonctionnement d’une prison doit être mesuré à l’aune des changements advenant dans la teneur de cette relation. Le gardien est l’ultime représentant de la société ; le détenu, son élément le plus marginal. Le gardien, a-t-on l’habitude de penser, détient tous les pouvoirs, mais en réalité le détenu a lui aussi un certain pouvoir. Comment vont-ils interagir, dans le respect mutuel ou le mépris réciproque ? Vont-ils se parler ? Échanger des plaisanteries ? Vont-ils se regarder dans les yeux ?
Il est difficile d’apprécier la trajectoire de cette relation essentielle à partir des enquêtes officielles et même des récits de prisonniers,
mon impression est qu’elle a peu évolué, voire pas du tout. Les rapports des inspecteurs du XIXe siècle montrent que
je vis une affiche de recrutement publiée par l’État de New York dans les années 1950 pour attirer de nouvelles recrues dans la pénitentiaire. Elle détaillait les fonctions du poste avec les activités habituelles de supervision et de surveillance, mais il y avait également une ligne sur le besoin d’assister et de réformer le prisonnier. On ne m’a jamais rien présenté de similaire durant la formation.
La dernière tendance dans l’administration pénitentiaire est l’avènement des “supermax”. Une supermax, c’est comme un mitard géant, avec 100 % de cellules isolées. Les détenus y ont le minimum de contact les uns avec les autres et pratiquement aucune relation avec les gardiens. “Si vous voulez mon avis, c’est la recette pour obtenir des chiens enragés
Alors que le taux de criminalité violente dans le pays a baissé de 20 % depuis 1991, le nombre d’individus en prison ou en maison d’arrêt a augmenté de 50 %. La Californie, qui a le système carcéral le plus important du monde occidental (d’une taille supérieure de 40 % à celle du Bureau fédéral des prisons), prédit qu’avec le taux d’expansion actuel, “il n’y aura plus de place disponible d’ici dix-huit mois [l’article date de décembre 1998]. Pour rester à 200 % de taux d’occupation, l’État de Californie devra ouvrir au moins une nouvelle prison par an, tous les ans, dans le futur proche”.
La plupart des nouveaux détenus qui viennent gonfler la population carcérale sont incarcérés pour des affaires de stupéfiants sans violence et tombant sous le coup des peines planchers.
Ce que ce que je faisais était une expérience et non ma vie. Cela s’appelle de l’observation participante, une méthode de recherche issue de l’anthropologie.
Plus je passais de temps à Sing Sing, à vrai dire, plus il m’était facile d’imaginer n’importe qui, n’importe où, commettre à peu près n’importe quel crime.
Mais la fameuse impunité du crime ancrée dans la culture populaire semble être obsolète ou exagérée. Plusieurs détenus longue durée auxquels j’ai parlé estimaient que cette pratique avait quasiment disparu, pour plusieurs raisons. Une d’entre elles est le volontarisme des tribunaux pour donner suite aux actions en justice des détenus contre les États. On estime que cette tendance, initiée dans les années 1970, a forcé les États à faire de la protection des prisonniers vulnérables une priorité absolue. La détention protective est aujourd’hui prise très au sérieux. Les détenus qui demandent une protection sans l’obtenir peuvent exiger des sommes considérables.
Un autre facteur est le relatif déclin du code moral des taulards. aujourd’hui, si la loi du silence est toujours théoriquement en vigueur, les langues des détenus se délient et l’usage des mouchards par les surveillants se répand.
Les solutions qu'il propose
D'abord, il faudrait que les États abrogent les lois sur les peines planchers pour des infractions liées aux stupéfiants. Les prisons sont faites pour accueillir des criminels violents, pas une majorité d’hommes pauvres de quartiers difficiles qu’on a arrêtés en train de vendre ou de consommer de la drogue.
New York et la Californie commencent tout juste à prescrire des prises en charge médicales au lieu de peines de prison pour les primo-délinquants, et c’est une avancée positive.
Ensuite, les études ne cessent de montrer que rien ne réduit autant les taux de récidive que l’éducation. Refuser de considérer l’enseignement supérieur comme une attaque frontale contre la criminalité est une terrible erreur. Les prisons doivent recommencer à enseigner. Par ailleurs, le ressentiment des surveillants devant le fait que les détenus reçoivent gratuitement ce pour quoi le citoyen ordinaire doit payer me semble légitime : il serait logique pour moi que les surveillants soient autorisés à participer aux mêmes cours, en dehors du service.
[il faut] estomper la barrière majeure qui existe dans nos prisons entre les gardiens et les autres employés.
Les surveillants donnaient certains cours, participaient à l’aide psychologique, étaient autorisés à engager leur cœur et leur esprit dans leur travail au lieu de simplement devoir faire semblant d’en être dénués.
Les prisons de notre pays sèment beaucoup de haine raciale, aussi bien entre détenus qu’entre détenus et surveillants.
Nous avons beaucoup de travail pour améliorer les prisons de notre société – reprendre l’œuvre inachevée de Thomas Mott Osborne et transformer ces dépotoirs en ateliers de réparation, pour paraphraser le grand réformateur.
À partir de cette matinée (le 11 septembre 2001) , l’histoire des prisons américaines a connu un virage intéressant. Mon pays a commencé la “guerre contre la terreur”, avec des développements surprenants. Les prisons américaines, désormais, s’exportaient à l’étranger. L’incarcération la plus sévère a été un volet essentiel de la réplique des États-Unis au 11-Septembre : Guantánamo, la prison irakienne d’Abou Ghraib,
, la prison de Bagram, en Afghanistan, gangrenée par les évasions, les agressions et deux assassinats de prisonniers, et le réseau de prisons secrètes dites “sites noirs” où la CIA escamotait
L' armée américaine était de fait en train d’exporter la pratique américaine des prisons “supermax”.
L ’acquittement par test ADN a secoué le cœur du système judiciaire au cours des dix dernières années,