Les bienveillantes Jonathan Littell
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Schopenhauer
d’ailleurs écrivait sensiblement la même chose : Ce
serait mieux s’il n’y avait rien. Comme il y a plus de
douleur que de plaisir sur terre, toute satisfaction n’est
que transitoire, créant de nouveaux désirs et de nouvelles détresses, et l’agonie de l’animal dévoré est plus
grande que le plaisir du dévoreur.
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Sans les Höss, les Eichmann, les Goglidze, les Vychinski, mais aussi sans les aiguilleurs de trains, les
fabricants de béton et les comptables des ministères,
un Staline ou un Hitler n’est qu’une outre gonflée de
haine et de terreurs impuissantes
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Quelque part, un homme perd son existence, couvert de poussière de charbon, dans les profondeurs
étouffantes d’une mine ; ailleurs, plus loin, un autre
se repose au chaud, revêtu d’alpaga, enfoncé avec un
bon livre dans un fauteuil, sans jamais songer d’où
et comment lui viennent ce fauteuil, ce livre, cet
alpaga, cette chaleur
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je me suis souvent dit
que la prostate et la guerre sont les deux dons de
Dieu à l’homme pour le dédommager de ne pas être
femme.
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le Deutschland est le seul pays
d’Europe qui ne se désigne pas géographiquement,
qui ne porte pas le nom d’un lieu ou d’un peuple
comme les Angles ou les Francs, c’est le pays du
“peuple en soi” ; deutsch est une forme adjectivale du
vieil allemand Tuits, “peuple”. C’est bien pour ça
qu’aucun de nos voisins ne nous appelle de la même
façon : Allemands, Germans, Duits, Tedeschi en italien qui dérive aussi de Tuits, ou Niemtsy ici en Russie, ce qui justement veut dire “les Muets”, ceux qui
ne savent pas parler, tout comme Barbaros en grec.
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:
à Berlin, on jugeait de l’efficacité des Einsatzgruppen sur leurs chiffres, et une baisse d’activité
pouvait être interprétée comme un manque d’énergie
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Voyez-vous, il y a à mon
sens trois attitudes possibles devant cette vie
absurde. D’abord l’attitude de la masse, hoï polloï,
qui refuse simplement de voir que la vie est une
blague. Ceux-là n’en rient pas, mais travaillent,
accumulent, mastiquent, défèquent, forniquent, se
reproduisent, vieillissent et meurent comme des
bœufs attelés à la charrue, idiots comme ils ont
vécu. C’est la grande majorité. Ensuite, il y a ceux,
comme moi, qui savent que la vie est une blague et
qui ont le courage d’en rire, à la manière des taoïstes
ou de votre Juif. Enfin, il y a ceux, et c’est si mon
diagnostic est exact votre cas, qui sa
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. Voyez-vous, il y a à mon
sens trois attitudes possibles devant cette vie
absurde. D’abord l’attitude de la masse, hoï polloï,
qui refuse simplement de voir que la vie est une
blague. Ceux-là n’en rient pas, mais travaillent,
accumulent, mastiquent, défèquent, forniquent, se
reproduisent, vieillissent et meurent comme des
bœufs attelés à la charrue, idiots comme ils ont
vécu. C’est la grande majorité. Ensuite, il y a ceux,
comme moi, qui savent que la vie est une blague et
qui ont le courage d’en rire, à la manière des taoïstes
ou de votre Juif. Enfin, il y a ceux, et c’est si mon
diagnostic est exact votre cas, qui sa
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que la vie
est une blague, mais qui en souffrent
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même si l’analyse des catégories qui jouent est différente, nos idéologies ont ceci de fondamental en
commun, c’est qu’elles sont toutes deux essentiellement déterministes ; déterminisme racial pour vous,
déterminisme économique pour nous, mais déterminisme quand même. Nous croyons tous deux que
l’homme ne choisit pas librement son destin, mais
qu’il lui est imposé par la nature ou l’histoire
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Tiens, le mois prochain, c’est
la Fête des mères. Tu pourrais lui envoyer tes
vœux. » — « Qu’est-ce que c’est que cette fête ? » Il
me jeta un coup d’œil interloqué : « C’est le Maréchal
qui l’a instituée, il y a deux ans. Pour honorer la
Maternité. C’est en mai, cette année ça tombe le
30. »
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Pour vos
rapports, le Reichsführer a fait édicter des Sprachregelungen, des règles de langage. Prenez-en connaissance et conformez-vous-y strictement.
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« Que les ordres restent toujours vagues, c’est normal, c’est même délibéré, et cela découle de la
logique même du Führerprinzip. C’est au destinataire de reconnaître les intentions du distributeur et
d’agir en conséquence. Ceux qui insistent pour avoir
des ordres clairs ou qui veulent des mesures législatives n’ont pas compris que c’est la volonté du chef et
non ses ordres qui comptent, et que c’est au receveur
d’ordres de savoir déchiffrer et même anticiper cette
volonté. Celui qui sait agir ainsi est un excellent
national-socialiste, et on ne viendra jamais lui reprocher son excès de zèle, même s’il commet des
erreurs ; les autres, ce sont ceux qui, comme dit le
Führer, ont peur de sauter par-dessus leur propre
ombre.
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J’ai étudié l’organisation
du travail dans le ghetto de Litzmannstadt, c’est une
catastrophe. Toute la supervision, de la réception
des matières premières jusqu’à la livraison du produit fini, est assurée par des Juifs. Bien entendu il
n’y a aucun contrôle de qualité. Mais avec des superviseurs aryens, bien formés, et une division et une
organisation du travail rationnelle et moderne, on
peut arriver à de très bonnes choses
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Vous dites que
vous aviez des camions à gaz, mais comment pouviez-vous être chargés des mêmes tâches que nous
sans qu’on le sache ? » Son visage prit un aspect hargneux, presque cynique : « On n’était pas chargés
des mêmes tâches. Les Juifs ou les bolcheviques, là-bas, on n’y touchait pas. » — « Alors ? » Il hésita et
but encore, à longs traits, puis essuya, du dos des
doigts, la mousse de sa lèvre. « Nous, on s’occupait
des blessés. » — « Des blessés russes ? » — « Vous ne
comprenez pas. De nos blessés. Ceux qui étaient
trop amochés pour avoir une vie utile, on nous les
envoyait. » Je compris et il sourit quand il le vit :
il avait produit son effet. Je me tournai vers le bar
et commandai une autre tournée. « Vous parlez
de blessés allemands », fis-je enfin doucement.
— « Comme je vous le dis. Une vraie saloperie. Des
types comme vous et moi, qui avaient tout donné
pour la Heimat, et crac ! Voilà comment on les
remerciait
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la
politique américaine, précurseur et modèle de la
nôtre, de la création d’espace vital par le meurtre et
les déplacements forcés — l’Amérique, on tend à
l’oublier, n’était rien moins qu’un « espace vierge »,
mais les Américains ont réussi là où nous avons
échoué, ce qui fait toute la différence
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Döll tuait ou faisait tuer des gens, c’est donc
le Mal ; mais en soi, c’était un homme bon envers ses
proches, indifférent envers les autres, et qui plus est
respectueux des lois. Que demande-t-on de plus au
quidam de nos villes, civilisées et démocratiques ? Et
combien de philanthropes, de par le monde, rendus
célèbres par leur générosité extravagante, sont-ils au
contraire des monstres d’égoïsme et de sécheresse,
avides de gloire publique, bouffis de vanité, tyranniques envers leurs proches ? Tout homme désire
satisfaire ses besoins et reste indifférent à ceux des
autres
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il faut encore que les hommes, égoïstes et
veules, acceptent la contrainte de la Loi, et celle-ci
ainsi doit se référer à une instance extérieure à
l’homme, doit être fondée sur une puissance que
l’homme ressente comme supérieure à lui-même.
Comme je l’avais suggéré à Eichmann, lors de notre
dîner, cette référence suprême et imaginaire a longtemps été l’idée de Dieu ; de ce Dieu invisible et tout-puissant, elle a glissé vers la personne physique du
roi, souverain de droit divin ; et quand ce roi a perdu
la tête, la souveraineté est passée au Peuple ou à la
Nation, et s’est fondée sur un « contrat » fictif, sans
fondement historique ou biologique, et donc aussi
abstrait que l’idée de Dieu. Le national-socialisme
allemand a voulu l’ancrer dans le Volk,
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Débarrassée de ses oripeaux et de sa vaine agitation, la vie humaine se
réduisait à guère plus que cela ; une fois que l’on
s’était reproduit, on avait atteint la finalité de
l’espèce ; et quant à sa propre finalité, ce n’était
qu’un leurre, une stimulation pour s’encourager à se
lever le matin ; mais si l’on examinait la chose objectivement, comme je pensais pouvoir le faire, l’inutilité de tous ces efforts était patente, tout comme
l’était la reproduction elle-même, puisqu’elle ne servait qu’à produire de nouvelles inutilités. Et ainsi je
venais à penser : le camp lui-même, avec toute la
rigidité de son organisation, sa violence absurde, sa
hiérarchie méticuleuse, ne serait-il qu’une métaphore, une reductio ad absurdum de la vie de tous les
jours ? Mais je n’étais pas venu à Auschwitz pour philosopher
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c’était peut-être
là, au fond, la raison d’être de nos Sprachregelungen,
assez transparentes finalement en termes de camouflage (Tarnjargon), mais utiles pour tenir ceux qui se
servaient de ces mots et de ces expressions — Sonderbehandlung (traitement spécial), abtransportiert
(transporté plus loin), entsprechend behandelt (traité
de manière appropriée), Wohnsitzverlegung (changement de domicile), ou Executivmassnahmen
(mesures exécutives) — entre les pointes acérées de
leur abstraction. Cette tendance s’étendait à tout
notre langage bureaucratique, notre bürokratisches
Amtsdeutsch, comme disait mon collègue Eichmann : dans les correspondances, dans les discours
aussi, les tournures passives dominaient, « il a été
décidé que... », « les Juifs ont été convoyés aux
mesures spéciales », « cette tâche difficile a été
accomplie », et ainsi les choses se faisaient toutes
seules, personne ne faisait jamais rien, personne
n’agissait, c’étaient des actes sans acteurs, ce qui est
toujours rassurant, et d’une certaine façon ce
n’étaient même pas des actes, car par l’usage particulier que notre langue nationale-socialiste faisait
de certains noms, on parvenait, sinon à entièrement
éliminer les verbes, du moins à les réduire à l’état
d’appendices inutiles
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on se passait même de l’action, il y avait
seulement des faits, des réalités brutes soit déjà présentes, soit attendant leur accomplissement inévitable, comme l’Einsatz, ou l’Einbruch (la percée), la
Verwertung (l’utilisation), l’Entpolonisierung (la
dépolonisation), l’Ausrottung (l’extermination), mais
aussi, en sens contraire, la Versteppung,
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je crois avoir
déjà montré à quel point les antisémites du type
émotionnel étaient mal vus au SD et à la SS en général — mais surtout d’une acceptation ferme et raisonnée du recours à la violence pour la résolution
des problèmes sociaux les plus variés, ce en quoi,
d’ailleurs, nous ne différions des bolcheviques que
par nos appréciations respectives des catégories de
problèmes à résoudre : leur approche étant fondée
sur une grille de lecture sociale horizontale (les
classes), la nôtre, verticale (les races), mais toutes
deux également déterministes (
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et à cause desquelles on a cru après la guerre, et c’est compréhensible, que c’était le but même de l’opération, tuer tous
ces Juifs, ces femmes, ces vieillards, ces enfants poupins et en bonne santé, et ainsi l’on ne comprenait
pas pourquoi les Allemands, alors qu’ils perdaient la
guerre (mais le spectre de la défaite n’était peut-être
pas aussi net, à l’époque, du point de vue allemand du
moins), s’obstinaient encore à massacrer des Juifs, à
mobiliser des ressources considérables, en hommes
et en trains, surtout, pour exterminer des femmes et
des enfants, et donc comme on ne comprenait pas, on
a attribué ça à la folie antisémite des Allemands, à un
délire de meurtre
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les
enjeux étaient fondamentaux, cruciaux, trouver de la
main-d’œuvre pour nos usines, quelques centaines de
milliers de travailleurs qui nous permettraient peut-être de renverser le cours des choses, on voulait des
Juifs non pas morts mais bien vivants, valides, mâles
de préférence,
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les spécialistes du ministère de
l’Alimentation, eux, voyaient l’évacuation des Juifs
par le RSHA comme une mesure qui permettrait à la
Hongrie de dégager un excédent de blé à destination
de l’Allemagne, correspondant à nos besoins, et
quant au sort des Juifs évacués, qu’il faudrait en principe nourrir ailleurs si on ne les tuait pas, cela ne
concernait pas ce jeune et somme toute sympathique
expert, un peu obnubilé par ses chiffres néanmoins,
car il y avait d’autres départements du ministère de
l’Alimentation pour s’occuper de ça, l’alimentation
des détenus et autres travailleurs étrangers en Allemagne, ce n’était pas son affaire, et pour lui l’évacuation des Juifs était la solution à son problème, même
si par ailleurs cela devenait le problème de quelqu’un
d’autre
| APPENDICES |