Malgré tout ce qui m’a été donné à la naissance, je continue à espérer une épiphanie. Un lieu qui serait le mien, où je me sentirais vraiment à ma place. Et je sais que je ne suis pas la seule à rêver d’une page blanche, de cette pièce du puzzle qui rendrait nos vies enfin cohérentes, complètes. Que le fait de vivre quelque part, c’est un choix qui engage bien plus que la fameuse « qualité de vie », qui a des conséquences sur l’existence que l’on mène, nos espoirs, nos regrets. Et que lorsque l’on rêve de se casser, ce n’est pas simplement pour changer de décor. Que le lieu où l’on habite n’est pas toujours celui où l’on se sent chez soi.
Parce qu’on n’est pas censé pleurer pour les maisons. Ce n’est que du matériel, que des matériaux, avec des meubles et des objets dedans. Il est donc d’usage de trouver incongrues les grandes tristesses liées à des lieux perdus. On tolère une certaine nostalgie, l’évocation de souvenirs heureux ou malheureux, mais ni la panique ni l’abattement. Après tout, ce n’est qu’une maison.
Personne ne sera surpris qu’un bien devienne un point de rupture au moment des héritages, que des membres d’une même famille ne se parlent plus pour ce truc qui n’est que matériel. Mais pleurer pour sa perte, non, ça ne se fait pas trop.
extrait de La Poétique de l’espace de Gaston Bachelard qui dit la même chose : « Peut-être est-il bon que nous gardions quelques songes vers une maison que nous habiterons plus tard, toujours plus tard, si tard que nous n’aurons pas le temps de la réaliser2. »
compter ces lieux imaginaires comme faisant partie intégrante de notre parc immobilier. Un patrimoine mental, dans lequel il est possible de revenir chaque fois que le monde réel n’est pas à la hauteur
et je n’imagine pas tellement rester à Saint-Étienne toute ma vie. C’est une ville où l’on apprend surtout que l’on n’est pas à Lyon, encore moins à Paris. Que ce n’est pas là que ça se passe. Que ce n’est pas là où il faut vivre pour avoir une vie romanesque. Les Guignols de l’info n’ont pas encore fini d’assassiner la réputation de la ville en la décrivant comme la « Roumanie à trois heures de Paris »,
Si le nombre de diplômés explose les compteurs parce que la ville n’a formé qu’au marketing digital ou au product management, en quoi est-ce que cela est censé compter pour moi, qui me refuse à trouver que ce sont de vrais savoir-faire ? Qu’est
Je fais le test sur l’une des plateformes qui anticipent les cartographies à 2050. Il en existe une bonne poignée, je choisis d’aller sur le site Ou-vivre.fr, parce qu’il a le mérite, déjà, de bien synthétiser mon angoisse.
C’est ce que j’aime aussi dans les livres d’Antoine Volodine et de ses avatars. Il peut se lancer dans des descriptions infinies de ses taïgas postnucléaires, nommer jusqu’à la plus petite herbe, on reste toujours perdu dans ses lieux-limbes et ses labyrinthes du Bardo.
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| La tentation de la campagne |
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Être propriétaire comme signe de l’âge adulte
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être locataire c’est surtout ne pas oser s’engager.
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cette nostalgie de la jeunesse fantasmée, cette envie parfois d’y revenir, n’inclut jamais de redescendre d’un cran en termes de confort. On veut bien retrouver le foie et l’enthousiasme de nos vingt ans, moins notre capacité à dormir sur les enceintes ou au milieu des cendriers.
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je suis aussi consciente que mon métier peut certes se faire partout, mais n’est indispensable nulle part.
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Trouver la vie « compliquée », n’est-ce pas la preuve qu’on est bien devenu adulte ? N’est-ce pas la preuve de maturité ultime que de comprendre qu’on ne peut pas tout faire, tout avoir, tout espérer ? que notre volonté ou notre désir ne suffisent pas à exaucer nos vœux ? qu’il faut bien se résoudre à faire avec ce que la vie nous a donné ? Peut-être. Mais ça continue de moins m’intéresser que de trouver mon équivalent du pays des lapins ou des jouets.
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Des récits de nature évidemment, de travail vertueux aussi. Des récits comme Une année à la campagne de Sue Hubbell3, Les Vivants d’Annie Dillard4, les romans de Pete Fromm, tout Larry McMurtry. Des
Et pourtant, depuis que l’on sait que la planète se réchauffe dangereusement, je ne peux plus le regarder comme avant. Chaque ciel sans nuage est un jour où les nappes phréatiques ne se rempliront pas. Un redoux au milieu de l’hiver et je pense aux arbres qui se mettent à fleurir trop tôt et qui le paieront plus tard. Je guette l’évolution des indices UV et des températures,
Même si je laisse France Culture en fond sonore toute la journée, je ne m’intéresse plus à l’actualité, seulement aux passions de niche. Je perds pied sur la politique et l’avancée des conflits, je n’écoute plus que des histoires d’archéologie sumérienne, de guerres finies depuis des siècles (au minimum) et de longs entretiens d’écrivains et d’écrivaines que je n’ai jamais lus.
Quand je veux du calme, des endroits désolés et vastes, quand je ne supporte plus la vie en ville, les rues encombrées, le bruit des voitures et des fêtes, les gens qui parlent au cinéma, quand je ressens l’envie de voir des oiseaux plutôt que des humains, je me fais un peu peur. Parce que je n’ai pas toujours été comme ça, parce qu’avant j’aimais les bandes, les bars bondés où il fallait se faufiler jusqu’au comptoir, les soirées étouffantes d’intensité, parler à des inconnus que je ne reverrai jamais, la foule des manifs. Qu’est-ce qui s’est passé pour que je devienne si sensible au bruit, aux grands rassemblements, à la parole ininterrompue, aux affects débordants
plus je gagne en expérience et en lucidité, plus je trouve le monde difficile à vivre.
Dans l’émission de radio À voix nue, l’écrivain Laurent Mauvignier raconte que sa famille a bougé de cinq kilomètres en trois siècles et que cela lui a donné longtemps l’impression qu’il n’avait rien à raconter puisqu’il ne venait de nulle part.
Lorsque Benoît Coquard publie Ceux qui restent. Faire sa vie dans les campagnes en déclin, le sociologue s’appuie sur une enquête immersive de plusieurs années dans le Grand-Est, d’où il vient lui aussi1.
Dans un monde complètement mondialisé, qui valorise à outrance la mobilité professionnelle, les allers-retours à des milliers de kilomètres pour une réunion ou un événement corporate, la possibilité de s’offrir des vacances lointaines et régulières, les bureaux nomades, les pôles d’entreprise qui couvrent des régions grandes comme des continents, ceux qui naissent, travaillent, vivent au même endroit restent déconsidérés, quand ils ne sont pas simplement incompris. On imagine que s’ils ne sont pas partis, c’est d’abord parce qu’ils ne le voulaient pas assez fort
je m’étais imprégnée de la suffisance des mobiles qui estiment qu’être « réfractaire au changement » est un truc de bouseux. Je m’arrangeais pour oublier que la possibilité de mon arrogance ne s’était jouée qu’à quelques points, à une place dans un classement.
Si nous sommes capables de mépriser ceux qui ne se déplacent pas, nous sommes aussi capables de mépriser ceux dont on imagine qu’ils
se déplacent parce que ce serait leur condition intrinsèque de n’être nulle part. C’est la façon dont nous envisageons les migrants, dont le nom même nous habitue à l’idée qu’il pourrait s’agir d’une forme de qualité naturelle plutôt que d’une situation, de cause plutôt que de conséquence
quand on cherche où est l’aire d’accueil, il suffit de suivre les panneaux pour la déchetterie.
Cette capacité à laisser derrière nous ce qui a représenté un temps un chez nous a
priori pérenne est d’ailleurs décrite chez certains penseurs et penseuses comme notre seule porte de sortie dans un monde qui s’effondre. C’est l’idée que l’on retrouve par exemple dans les livres des anthropologues Charles Stépanoff et Nastassja Martin. Le premier est spécialiste des nomades d’Asie centrale et septentrionale, la seconde des populations du Grand Nord3, et tous les deux développent, entre autres, une réflexion sur la capacité d’adaptation des peuples dont la civilisation s’est déjà effondrée et dont le territoire a été complètement transformé. Ils travaillent sur le chamanisme et la création d’univers invisibles, capables d’assurer une forme de continuité lorsque ce que nous reconnaissons comme le monde réel est interrompu. Aux premières loges des mutations environnementales et de leurs conséquences, ces peuples seraient en avance sur nous car ils auraient déjà été obligés de s’adapter
Je me pose aussi des questions sur notre capacité d’adaptation, salutaire certes, mais aussi prétexte pour accepter au-delà du raisonnable, de l’enviable, du vivable. C’est le nouvel « impératif » que décrit la philosophe Barbara Stiegler : l’injonction à s’adapter, évoluer, se transformer qui repose sur le principe d’une accélération du capitalisme mondialisé4.
De quelle faute ou de quelle négligence sommes-nous coupables pour ne pas rejoindre la grande marche naturelle de l’accumulation immobilière ? Comme s’il fallait une bonne raison pour justifier de ne pas croître en surface habitable
J’ai été pétrie par l’idée que s’extraire de son environnement, littéralement mais pas seulement, était la marque d’une vie réussie.
ceux et celles qui n’habitent plus là où ils et elles sont nés, balaient d’un revers de la main l’idée même de repartir en sens inverse, synonyme d’un échec de leur trajectoire personnelle
Je n’ai pas eu ma dose de grésil, de pluie, de neige, de longues journées maussades. Je suis en manque de laine mouillée, de joues engourdies par le froid, de chaussures crottées par la boue et de buée qui sort de ma bouche au petit matin. C’est ce que je ne dis pas à Marseille. Que je n’en peux plus de tout ce beau temps, de tout ce soleil, de tout ce ciel bleu. Je ne m’habitue pas à ceux et celles qui pestent contre ce « temps de merde » dès que le ciel n’est pas parfaitement bleu Klein. Ni aux rues vides dès qu’il tombe trois gouttes. Je ne sais pas quoi répondre à ceux et celles qui se plaignent du froid dès qu’il fait moins de vingt degrés.
Et même si je ne confonds pas le climat et la météo, je trouve inimaginable d’apprécier la chaleur comme avant les rapports du Giec.
c’est que je ne suis pas faite pour la dolce vita. Je travaille et je réfléchis moins bien au soleil et il flotte dans l’air une injonction à profiter qui me fout les nerfs
Mais si l’on préfère « aller de l’avant » pour se sentir exister, c’est aussi parfois pour ne pas avoir à regarder ce qui se passe et qui nous sauterait aux yeux et à la gorge si on acceptait de rester immobile. Si nous sommes le mouvement, nous n’avons pas à regarder celui qui s’opère en nous et autour de nous. C’est d’abord ce mouvement intérieur qui me pousse à ne pas stopper ma course.
J’ai la tentation du retrait. Et malgré la culpabilité qui l’accompagne, celle d’avoir l’impression de renoncer à participer au monde en m’éloignant de ses centres névralgiques, je sais que ce qui me fait envie pour de vrai, c’est que le bruit ambiant ne soit plus celui des voitures qui roulent à tombeaux ouverts vers les possibilités infinies de l’existence mais celui du vent dans les feuilles.
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La classe de céramique est divisée en deux groupes. Le premier sera noté sur la quantité de travail que les participants pourront produire en un an (un peu plus de 22 kg de pots pour décrocher un « A »), le second sur la qualité (mais le groupe n’a le droit de créer qu’une seule pièce pour tenter d’atteindre la perfection). L’expérience, racontée par David Bayles et Ted Orland dans Art & Fear. Observations On the Perils (and Rewards) of Artmaking, produit le résultat suivant : les objets de qualité ont tous émergé du groupe « quantité », qui a tenté, failli, recommencé, tandis que le groupe « qualité » a passé l’année à théoriser ce qu’était la perfection et n’a réussi qu’à produire un objet médiocre4. L’histoire est d’abord une parabole
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c’est l’idée que le beau peut émerger de la répétition de l’ordinaire plutôt que de la recherche de l’exceptionnel.
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Mon attention s’aiguise ; mon regard quitte le bout de mes pieds
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Cela avait toujours été sous mes yeux, c’est seulement que je ne le savais pas, que je ne regardais pas au bon endroit, que je ne regardais pas comme il faut.
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pour se tourner vers les branches, les bruissements dans les feuilles et la cime des sapins.
- Je possède deux Yi King, celui de Wilhelm, avec une couverture jaune que je repère parfois dans certaines bibliothèques, et celui du sinologue Cyrille J.-D. Javary8
Le Yi King propose d’abord une attitude globale à adopter face à une situation complexe :
Parce que nous voyons les oiseaux volant partout où bon leur semble, nous pensons qu’ils se posent au hasard. Les Chinois ont une autre idée, ils pensent au contraire que, pouvant se poser n’importe où ils veulent, les oiseaux se posent toujours là où ils doivent. Ils s’immobilisent à l’endroit le plus congruent avec l’ensemble de la situation. C’est pourquoi les humains devraient les considérer comme des maîtres à imiter10
Dans Silence dans les champs, le journaliste Nicolas Legendre raconte le système agroindustriel dans son plus beau royaume : la Bretagne4. Baronnies rurales, intimidations, systèmes pyramidaux, méthodes mafieuses et discours bon teint sur le progrès et le récit des origines, l’enquête est glaçante, implacable et décrit la fin du monde paysan (le vrai, pas celui de la FNSEA).
Un paysan breton qui s’est senti dépossédé de tout et qui, dans un dernier sursaut de liberté, demande à ne pas être enterré à sa mort. Pas pour des questions religieuses ou spirituelles mais parce qu’il a déjà trop donné à la terre, qu’il ne veut pas lui donner en plus son corps